Les véritables enjeux de crise au Darfour

Les véritables enjeux de crise au Darfour

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Les véritables enjeux de crise au Darfour

Au Darfour, l’interminable crise

by Diana ABDOU


« Darfour, un conflit sans fin ». Malgré les changements politiques à Khartoum et la signature d’accords de paix à Juba avec plusieurs groupes rebelles, la sécurité n’est toujours pas revenue au Darfour.

Quand il a vu débarquer dans son village de Fallouja des hommes armés, enturbannés et vêtus de treillis sur des pick-up et des dromadaires, Hamad Abdelkader a creusé un trou. Pris de panique, il y est resté caché pendant deux jours avant de s’éclipser à la nuit tombée. Au bout d’une semaine de marche à travers les plaines poussiéreuses, le fermier a réussi à rejoindre le camp de Shedad, près de Shangal Tobay, une bourgade du nord du Darfour.

Là, au milieu d’un champ, Hamad Abdelkader a retrouvé des habitants de son village. Pendant l’attaque qui a eu lieu fin janvier, certains ont été blessés par balles. D’autres portent encore aux bras, aux mains, des marques de brûlures. Ils sont des centaines à attendre sous un soleil implacable, protégés par des lambeaux de tissus tendus sur des bâtons. Jusqu’à dix personnes s’entassent sous ces tentes de fortune. Aucune aide humanitaire n’est encore parvenue jusqu’à eux.

Au moins 132 personnes ont été tuées et près de 200 blessées au Soudan dans des affrontements tribaux entre les membres des tribus Masalit et des milices armées composées essentiellement de nomades arabes depuis samedi autour d’Al-Geneina, capitale du Darfour-Occidental.

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« Selon les rapports médicaux, le nombre de morts est à présent de 132 », a annoncé lors d’une conférence de presse à Khartoum Mohamed Abdallah Douma, le gouverneur de cette région à la frontière avec le Tchad. Il a ajouté que « la situation était désormais relativement stable », qu’il n’y avait « plus de combats » mais que le « pillage » continuait. Selon la même source, les « miliciens » qui ont attaqué la ville viennent notamment « de pays voisins, comme le Tchad et la Libye », et ont employé de « l’artillerie lourde ».

Les heurts ont éclaté lorsqu’un « groupe armé a attaqué des citoyens qui se rendaient en ville », en tuant trois, a affirmé le responsable. Les Nations unies avaient, elles, évoqué des « affrontements entre l’ethnie Massalit et les tribus arabes ».

Le précédent bilan, publié mardi par Comité central des médecins, fondé en 2016 pour représenter la communauté médicale soudanaise, faisait état de 87 morts et 191 blessés.

Etat d’urgence et armée déployée

Lundi soir, les autorités ont instauré l’état d’urgence et déployé l’armée dans le Darfour-Occidental. Les « opérations humanitaires et les vols ont été suspendus » à Al-Geneina, plaque tournante de l’aide dans la région, affectant « plus de 700 000 personnes », selon l’ONU. En janvier, deux semaines après la fin de la mission de paix conjointe de l’ONU et de l’Union Africaine (Minuad) au Darfour, des affrontements similaires avaient fait plus de 200 morts, la plupart au Darfour-Occidental.

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@dianaunlimitedfaunesetfemmesmagazines / Les véritables enjeux de crise au Darfour

Le conflit a éclaté dans cette région en 2003 entre des forces du régime de l’ex-président Omar Al-Bachir, destitué en avril 2019 sous la pression de la rue, et des membres de minorités ethniques s’estimant marginalisées. Le pouvoir avait déployé des milices armées composées essentiellement de nomades arabes, accusées notamment de faire du « nettoyage ethnique ».

Les violences ont fait quelque 300 000 morts et plus de 2,5 millions de déplacés, essentiellement durant les premières années du conflit, selon l’ONU. Le gouvernement de transition a signé en octobre un accord de paix avec plusieurs groupes rebelles, notamment du Darfour. Mais certains groupes insurgés de la région ne l’ont pas signé.

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«Les démons à cheval » violent en toute impunité

Arme de guerre par le régime déchu d’Omar Al-Bachir, les violences sexuelles sont encore utilisées contre les minorités ethniques de l’ouest du Soudan.

Des charrettes chargées de tabac s’ébranlent sur la piste défoncée qui mène à Khartoum Jadid. Bien loin de la capitale soudanaise, ce labyrinthe de maisonnettes en terre cuite est l’un des trois camps de déplacés qui entourent Tawila, une localité située au Nord-Darfour.

Depuis 2003, plus de 2,7 millions de personnes ont été déplacées par les violences dans cette région grande comme la France, bordée à l’ouest par la frontière tchadienne, et sont venues s’entasser en périphérie des villes dans des campements devenus au fil du temps de véritables quartiers.

En ce milieu de journée, les ruelles de Khartoum Jadid sont silencieuses. La plupart des habitants sont partis aux champs. Entre les branchages d’une palissade, un portique en fer s’ouvre dans un grincement. Hanaan – le prénom a été changé –, drapée dans une tunique à fleurs, se tient sur le seuil d’une bicoque au toit de paille. Elle a 20 ans et le visage émacié, les yeux cernés. La voilà qui s’allonge sur une paillasse, sa petite fille entre les bras, et commence à raconter, le regard baissé : « Nous étions aux champs, lorsque trois nomades sont arrivés sur des dromadaires. Ils ont brûlé nos fagots de paille puis m’ont attrapée, m’ont frappée avec un long bâton et m’ont violée. J’avais mal dans tout mon corps, en revenant au camp j’ai dû m’arrêter plusieurs fois en chemin. »

Sans un mot, Hanaan traverse péniblement la cour de sable où sèchent des tomates éventrées sous le soleil. Elle revient peu après, un bout de papier en main : le rapport délivré le 31 janvier par le médecin de l’hôpital de Tawila. La jeune femme le lit à voix haute : « Multiples lésions vaginales, ecchymoses, clavicule brisée. »

Ce jour-là, en la voyant rentrer plus tard que d’habitude, en pleurs et claudicante, son mari, Mohammad, est allé chercher de l’aide chez ses voisins. Ils l’ont soutenue jusqu’au commissariat de Tawila. Encore en état de choc, elle a dû porter plainte, un passage obligé pour être admise à l’hôpital. « Les policiers n’ont pas voulu essayer de rattraper ces criminels, au prétexte qu’ils n’avaient plus d’essence, enrage Mohammad. Moi, je sais qu’ils ont peur d’agir. Nous, les Fours, subissons encore la menace des nomades arabes. Ils sont bien armés et bénéficient de soutien au sein de l’Etat. Tant que nous n’aurons aucune protection, cela se reproduira, et nos femmes vivront dans la peur. »

Unités paramilitaires

A partir de 2003, le président Omar Al-Bachir s’était appuyé sur des milices arabes pour lutter contre les rébellions issues des minorités ethniques du Darfour. Ces « troupes » ont été le bras armé du régime militaro-islamiste dans son opération de répression et de nettoyage ethnique de la région. Au cours de ce conflit, qui a fait plus de 300 000 morts, le viol a été utilisé comme une stratégie de guerre. Malgré le poids de la honte et l’indifférence des autorités, certaines victimes sortent du silence.