À PARIS, DES FLOCONS, DES SLOGANS ET UN GROSSIER COUP DE COM RÉPRESSIF

À PARIS, DES FLOCONS, DES SLOGANS ET UN GROSSIER COUP DE COM RÉPRESSIF

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Ce samedi, de nombreux collectifs et associations appelaient à manifester contre l’extinction de la fête et des cultures nocturnes aux côté de la mobilisation contre la loi sécurité globale. Le prétexte pour l’Intérieur et la préfecture, qui voient des raves partout, à un gros coup de com.

À PARIS, DES FLOCONS, DES SLOGANS ET UN GROSSIER COUP DE COM RÉPRESSIF
À PARIS, DES FLOCONS, DES SLOGANS ET UN GROSSIER COUP DE COM RÉPRESSIF

Gérald Darmanin voit des rave-partys partout. Visiblement traumatisé par le réveillon de Lieuron (rappelons qu’un des organisateurs présumés, un homme de 22 ans est toujours en détention provisoire), le ministre de l’Intérieur s’est ce samedi félicité sur Twitter d’un fait d’arme fantasmé : l’arrêt in extremis d’une rave-party en plein Paris, à proximité de la marche des libertés – et l’on croit rêver, tant cette communication politique est grossière.

Depuis des mois, de nombreux collectifs du monde de la nuit – l’Union des collectifs festifs LGBTQ+, Technopol, Syndicat des organisateurs culturels libres et engagés (Socle) – se mobilisent pour que le ministère de la Culture daigne enfin se pencher sur les conséquences de la gestion de la crise sanitaire sur la fête en général et les musiques électroniques en particulier. Un appel à se rassembler en marge de la nouvelle mobilisation contre la loi dite de «sécurité globale» était lancé pour ce samedi.

Des collectifs emblématiques de la fête parisienne

À midi dans le froid, tous s’affairaient avec joie à parfaire leurs chars. Les sound-systems du mouvement free commençaient à gronder dans le camion. Alors que tombent les premiers flocons, les manifestants se prennent à danser, emmitouflés dans leur parka. A côté, le Camion Bazar, la Dynamiterie, Microclimat et d’autres collectifs emblématiques de la fête parisienne accrochent partout sur leur fourgonnette ombrelles japonisantes et boules de toutes les couleurs. L’objectif est de rejoindre les autres manifestants du jour «pour militer contre tous les projets de lois liberticides» et plus particulièrement pour l’abandon de l’article 25 qui permettra à des agents de police de pénétrer armés dans des bars, des clubs et des salles de concert.

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Sur les scènes véhiculées alternent DJ sets (Moustik, b2b, Acid Arab, Sina XX, etc.) et prises de paroles, où seront invités l’avocat Raphaël Kempf pour échanger autour des «lois scélérates», ou Frédéric Hocquart, adjoint de la mairie de Paris chargé du tourisme et de la nuit. «Depuis le début, on nous méprise, nous les saltimbanques de la bamboche, ironise Benedetta du Camion Bazar, alors qu’on est tous des artistes, des musiciens, des plasticiens et qu’on a dédié notre vie à ça. On est bien conscient de la crise sanitaire, on réfléchit à des protocoles sanitaires, à des possibilités d’open air en jauge limité quand la météo le permettra mais on refuse de nous écouter.» 

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Paris, le 16 janvier 2021 Manifestation contre la loi sécurité globale.Chars bloqués avenue Daumesnil

Abritée sous un porche alors que la neige commence déjà à se muer en gadoue glissante, Diane, DJ et organisatrice de soirée dresse le même constat désespéré : «Déjà nous sommes là pour soutenir les organisateurs présumés de la rave-party de Lieuron. Dix ans de prison pour avoir fait danser des gens à une soirée, c’est complètement fou…  et aussi pour rappeler que nos communautés sont discriminées. Je suis une femme trans et les LGBTQ+ n’ont tout simplement plus d’espaces pour se retrouver.»

La préfecture «refuse qu’ils passent de la musique durant le défilé»

À peine le temps de se retourner que l’avenue Daumesnil est nassée. Les manifestants et leurs jolies tenues pailletées, déguisements de tigre et couvre-chefs bariolés sont poussées vers la place Félix-Eboué. La préfecture les autorise à rejoindre la manifestation mais hors de question d’emmener les systèmes sons. Alors qu’un barrage de policiers pousse tout ce petit monde restait très calme vers la sortie, Frédéric Hocquart collé à un bouclier de CRS nous fait part de son indignation : «Cela faisait plusieurs semaines qu’ils s’étaient déclarés aux autorités. Mais j’ai eu la préfecture de police au téléphone et ils ne veulent rien entendre. Ils font des amalgames avec les casseurs ou je ne sais quoi, refusent qu’ils passent de la musique durant le défilé. Ils cherchent vraiment à les cibler.» Plusieurs camionnettes et sonos louées se sont fait embarquer par les forces de l’ordre, nous informe le Socle. Des activistes auraient aussi été emmenés au poste. Selon la préfecture, il y a eu 24 interpellations au total à Paris.

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La majorité des autres finissent, eux, par se fondre parmi les gilets jaunes et autres militants du défilé. On les voit danser sous des Abribus, partout où il est encore possible de le faire, au son des fanfares militantes, tapant du pied au rythme des caisses claires. «On est déçus, c’est un énorme coup pour la liberté d’expression. On refuse notre manière de manifester alors qu’il y a toujours eu de la musique en manifestation, rappelle Alexandre Carril de l’Union des collectifs festifs LGBTQ+, mais là ce qui dérange la préfecture de police, c’est un “certain type de musique” apparemment, comprendre la techno. Peut-être que si nos systèmes sons passaient de la musique classique, il nous aurait autorisés à défiler ? Sincèrement, ce qui se passe est extrêmement grave. On espère que ça provoquera une prise de conscience générale.» Certains ont quand même gardé une petite enceinte à la main et des jeunes en fin de cortège dansent sous la neige au son des basses. Au loin, des gyrophares bleus ne s’arrêtent pas de clignoter, stroboscopes d’une mobilisation du monde de la nuit gâchée. 

Diana Abdou