Le pouvoir féministe changera les codes de l’entreprise

Le pouvoir féministe changera les codes de l’entreprise

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Diana Abdou profil robe rouge

Dans cette tribune, Diana Abdou, Éditrice en chef, spécialiste du futur du travail et des médias, avance quelques pistes pour avancer vers plus d’égalité entre hommes et femmes en entreprise, sans pour autant tomber dans le piège de l’essentialisme.

Plus on monte dans la hiérarchie, moins il y a de femmes. La pointe de la pyramide du pouvoir demeure essentiellement masculine. C’est vrai partout : dans les entreprisesdans les médias, dans les institutions culturelles, et même chez les cuisiniers (citez-moi trois grandes cheffes connues du grand public en dehors d’Hélène Darroze). Le phénomène du « plafond de verre », identifié et combattu depuis les années 1980, est toujours d’actualité. Pendant trente ans, on nous a expliqué que pour grimper dans la hiérarchie, pour accéder aux postes à responsabilité qu’on méritait, il fallait se battre avec les mêmes armes que les hommes.Si la majorité des conseils prodigués était pertinents (oser demander une promotion, une augmentation, se construire un réseau, etc.), certaines formations au leadership semblaient défendre une conception unique du pouvoir : une conception viriliste. Pour paraître fort.e, il fallait parler haut et fort, avoir le goût de la compétition et surtout ne pas exposer ses doutes. Or, cette conception du leadership commence à montrer ses failles. Surtout, elle ne fait plus rêver. Pourrait-on promouvoir une autre voie, une autre façon d’exercer le pouvoir ?

Ne jamais dire « je ne sais pas »

En entreprise, les codes du pouvoir demeurent des codes dits masculins. L’esprit de compétition, par exemple, est encore associé à la performance. On l’assimile au fait « d’avoir la gagne », « d’en vouloir », d’être capable de « se dépasser ». Si la compétition n’est pas mauvaise en soi, le problème advient quand l’ambition personnelle supplante l’esprit collectif.

Un autre principe largement répandu dans les organisations est la croyance selon laquelle, pour affirmer son pouvoir, il faudrait imposer à tout prix son opinion. Dans une réunion ou dans une conversation, pour montrer qu’on « pèse », il faut toujours avoir le dernier mot. Cette tendance à vouloir signifier qu’on a raison conduit aux phénomènes de maninterrupting (quand un homme coupe la parole à une femme) ou de mansplaining (quand un homme explique à une femme quelque chose qu’elle sait déjà, voire qu’elle maîtrise parfaitement, sur un ton condescendant). La discussion se transforme alors en combat et le besoin de briller prend le pas sur le fond.

Nous avons été biberonné.e.s – hommes et femmes – à cette conception du leadership : pour paraître puissant.e, il faut paraître infaillible

En outre, en entreprise – comme en politique d’ailleurs – celui qui décide ne devrait pas exprimer ses doutes. Nous avons été biberonné.e.s – hommes et femmes – à cette conception du leadership :  pour paraître puissant.e, il faut paraître infaillible. C’est pourquoi tant de dirigeants ont du mal à admettre qu’ils ne savent pas, qu’ils n’ont pas réponse à tout. Paraître faible sur un sujet, cela serait paraitre faible tout court. Or, dans un monde de plus en plus incertain, cette pratique impérieuse et solitaire du pouvoir ne fait plus recette. La crise du Covid-19 nous a plongés dans un océan d’incertitude. Un.e dirigeant.e qui ne laisse pas la place au doute, qui n’est pas capable de penser plusieurs scénarios, n’inspire plus confiance. Pire, il.elle peut susciter une forme de défiance.

Enfin, dans nos organisations, pour s’afficher comme puissant.e, il faut paraître solide et ne pas exposer sa vulnérabilité. Il faut savoir « prendre des coups » et surtout ne pas exprimer ses émotions. Si, après une réunion qui s’est mal passée, vous avez le malheur de sortir de la salle avec les yeux embués, on vous fera comprendre que vous être trop « émotive » et qu’il faut apprendre à prendre du recul, à « vous blinder » bon sang ! Prendre les choses « trop à cœur » est perçu comme une faiblesse dont il faudrait se défaire.

Vous pourriez penser que la situation dépeinte est caricaturale et que ces injonctions n’ont plus lieu d’être dans des organisations collaboratives, transparentes et inclusives. Or, la réalité du monde du travail n’est pas une vidéo TEDx. Le monde de l’entreprise est encore régi par ces codes du pouvoir qui laissent peu de place à la coopération et à l’expression des ressentis.

Il ne s’agit pas de présumer que les femmes seraient par nature plus aptes à la coopération et plus émotives tandis que les hommes seraient tous d’incorrigibles arrivistes sûrs d’eux-mêmes. Évitons le piège de l’essentialisme. Si les comportements cités plus hauts sont traditionnellement associés au masculin, c’est parce que nous avons grandi avec l’idée que le pouvoir s’exerçait de cette façon, et de cette façon seulement.Or, qui le détenait ce pouvoir ? Majoritairement des hommes. Aujourd’hui, cette conception viriliste de l’exercice du pouvoir est de plus en plus décriée, parfois par des hommes eux-mêmes (messieurs, continuez de vous faire entendre !). Dès lors, comment changer cela ?

L’intelligence collective au service de la coopération

Les différents courants issus de l’intelligence collective (sociocratie, gouvernance partagée, etc.) nous donnent des pistes. Par où commencer pour imaginer une autre forme d’exercice du pouvoir qui miserait sur la coopération et l’authenticité ?

Un des premiers principes de l’intelligence collective est la capacité à suspendre le jugement. Quand on juge une personne, on se concentre sur les points faibles de l’autre, on le perçoit d’abord comme une menace et non comme un partenaire potentiel. Cette tendance au jugement nuit considérablement à la qualité de la relation dans les collectifs.

Si l’on se concentrait davantage sur la proposition de notre interlocuteur plutôt que sur les conséquences que cette proposition pourrait avoir sur nous, cela changerait la donne

Il nous faudrait aussi ré-apprendre à écouter. Ce n’est pas un mantra new age, mais un exercice bien plus difficile qu’il n’y paraît ! Lors d’une conversation ou d’une réunion, si l’on se concentrait davantage sur la proposition de notre interlocuteur plutôt que sur les conséquences que cette proposition pourrait avoir sur nous, cela changerait considérablement la donne.

Certaines organisations expérimentent déjà de nouvelles façons d’exercer le pouvoir et de prendre des décisions. Prenons la « décision par consentement », par exemple. Cette pratique consiste à challenger une idée, non pas en se basant sur le charisme ou l’aplomb de celui qui l’émet, mais en fonction d’un cadre commun défini en amont. Avec cette méthode, on formule une proposition argumentée de la manière la plus claire possible. Chacun est ensuite invité à s’exprimer sur ses ressentis, à émettre d’éventuelles objections et enfin à bonifier la proposition. « L’élection sans candidat » est un autre exemple de pratique qui invite le collectif à définir d’abord les compétences et les qualités requises pour un poste avant de penser à la personne qui pourrait l’incarner.

Ces pratiques inspirent de plus en plus d’organisations qui souhaitent basculer vers un mode de fonctionnement plus coopératif. Elles ont en commun deux choses fondamentales : la parole n’est pas confisquée par une seule personne et l’expression des émotions a une place dans le processus. Il ne s’agit pas de clouer au pilori toute forme d’éloquence, il est toujours utile de savoir défendre ses convictions. Mais l’on changerait véritablement les codes du pouvoir si la rhétorique n’était pas mise au service d’une ambition personnelle mais bien au service du projet collectif.

Les systèmes de domination sont imbriqués

#8mars15h40 : c’est sous ce mot d’ordre que féministes et syndicats se rassemblent cette année pour la Journée internationale de lutte pour les droits des femmes. Une date et une heure pour protester partout en France contre les violences économiques qui s’exercent encore aujourd’hui contre les femmes. Protester contre ces 26 % d’écart qui font que tous les jours, à partir de 15 h 40, les femmes travaillent gratuitement. En déclarant la grève, en centrant leur action du 8 mars sur la question des inégalités économiques et du monde du travail, en travaillant main dans la main avec les organisations syndicales, les associations féministes s’inscrivent en plein dans la dynamique du mouvement social. Les syndicats sont des appareils puissants de transformation sociale et des relais essentiels auprès des pouvoirs politiques : il est essentiel d’intégrer la question de l’égalité à leurs luttes. Depuis sa création, Osez le féminisme ! porte des analyses féministes des problématiques sociales et économiques : dès 2010, nous nous étions mobilisées contre la réforme des retraites envisagée par le gouvernement Fillon. Plus récemment, la convergence de nos analyses sur les lois Rebsamen, Macron et El Khomri a renforcé nos liens avec les syndicats.

Les violences économiques, dont les chiffres montrent l’ampleur, sont un sujet récurrent du combat féministe : 80 % des emplois à temps partiel occupés par des femmes, 20 % de jeunes femmes vivant sous le seuil de pauvreté, 37 % d’écart entre les retraites… Les raisons de se mobiliser pour l’égalité économique entre les femmes et les hommes sont nombreuses, et nous continuerons de mener cette lutte. Mais notre conviction, c’est que même si nous parvenions à éradiquer les violences économiques, même si nous obtenions l’égalité professionnelle, il y aurait toujours 100 % des femmes harcelées dans les transports à Paris, 84 000 viols ou tentatives de viol sur des femmes majeures tous les ans en France, 59 % des femmes lesbiennes victimes de discriminations. Il y aurait toujours des stéréotypes sexistes, des attaques contre le droit à l’IVG, des publicités sexistes. Car le patriarcat ne s’arrête pas aux portes de l’entreprise.

Le patriarcat est un système de domination qui imprègne l’ensemble de la société, c’est son caractère diffus et massif qui le rend si difficile à éliminer. Les discriminations qui s’exercent dans le monde du travail contre les femmes sont liées aux autres formes de sexisme, et c’est justement pour montrer ce continuum des violences patriarcales que nous, féministes, choisissons de parler de « violences économiques ».

Ainsi, c’est souvent en raison de leur situation de précarité que les femmes victimes de violences de la part de leur conjoint ne peuvent le quitter. C’est à cause de violences sexistes et sexuelles, dans la famille, dans le couple, au travail, que tant de femmes sont poussées dans des pièges à précarité. C’est en partie à cause des stéréotypes misogynes que les femmes se heurtent au plafond de verre et ne parviennent pas à accéder aux postes à responsabilité.

À Osez le féminisme !, nous sommes convaincues que penser la lutte sociale en silo n’a pas de sens. Lutte des classes, lutte féministe, lutte antiraciste sont les briques d’un même combat, car les systèmes de domination sont imbriqués. Le mouvement social ne peut plus être pensé uniquement en termes économiques, il doit permettre de changer profondément la société, en la libérant de toute forme d’emprise patriarcale.

Dépasser le capitalisme

Le mouvement féministe a fondé sa « revendication sociale » d’égalité entre les hommes et les femmes sur un projet politique s’opposant au capitalisme. Mais une « opposition » a plusieurs tendances : soit elle accepte les limites de la démocratie bourgeoise, auquel cas elle cherche à aménager la distribution des places, la fonction des pouvoirs, la « répartition » des richesses en réclamant « plus » d’égalité, « plus » de justice. Dès lors elle met l’accent sur les revendications juridiques, économiques et sociales en privilégiant la résistance dans le cadre donné. Soit cette opposition se construit dans un processus révolutionnaire qui appelle au « dépassement » du capitalisme par la destruction de son mode de production, de son appareil d’État dans la visée d’un mouvement vers le communisme. Elle tente de lier féminisme et marxisme.

Les revendications sociales ne suffisent pas à préserver la liberté et les espaces d’égalité que nous avons imposés. En effet, ce ne sont que des « espaces » intégrés dans un système d’ensemble, le système patriarcal, que le capitalisme a incorporé. Si bien que toute revendication pour laquelle on obtient satisfaction se verra contournée par les dispositifs de pouvoir, et le système patriarcal, en cédant sur des « demandes », renouvelle en même temps sa manière de maintenir son hégémonie.

Voyons la parité. Beaucoup ont cru trouver là une nouvelle manière de faire de la politique. Si elle a permis du point de vue local de changer les regards et de transformer l’« identité féminine » en « ressource politique », cette valorisation s’est retournée en instrumentalisation pour accroître la représentativité d’une liste. Les femmes se sont trouvées cantonnées au champ « social » pendant que les hommes se maintenaient dans la prise de décision (1). Ainsi une « revendication » se trouve digérée par le « système » démocratique bourgeois, qui verrouille la lutte des classes au profit de la classe dominante et du patriarcat.

Les mots d’ordre féministes peuvent aussi sans le savoir soutenir le développement du capitalisme. Prenons celui-ci : « Notre corps nous appartient. » Revendication légitime d’une libre disposition de soi. Mais il s’inscrit dans un corpus juridique qui fonde la liberté de soi sur la propriété privée.

Pour le capitalisme, tout sujet est propriétaire de lui-même et peut ainsi « librement » vendre sa force de travail mettant en route sa propre exploitation. Le libéralisme capitaliste en a fait son mode de jouissance, revendiquant pour tout individu la « liberté » de décider en toute « autonomie » et de transformer son corps en une marchandise.

Ce discours subjectiviste sur la liberté a emporté aussi bien les femmes que les hommes dans la même jouissance de soi. Elle défait les liens du mouvement féministe avec les luttes sociales, économiques et politiques, et met l’accent sur la seule sphère culturelle et juridique.

Or la lutte pour une égalité et une liberté concrètes, inscrites dans la vie quotidienne et le renouvellement des subjectivités, ne se soutient pas seulement devant la loi. Elle est tenue, je dirai, de mettre en question la structure politico-économique et idéologique qui régule le régime de la parole et du discours, le symbolique et l’imaginaire d’une société.

Pour s’inscrire dans un champ réellement différentiel, elle doit en appeler à un « projet de société » qui ne peut s’instituer que du nom de communisme. Sans ce signifiant (à qui il faut rendre ses lettres de noblesse), nous resterons colonisées.

Ne faut-il pas que la « libre disposition de soi » et l’égalité puissent se déployer sous un autre paradigme que celui de la propriété privée et de la hiérarchisation structurelle des régimes de domination ?

Si l’on diffusait massivement ces pratiques dans toutes les sphères de pouvoir (l’entreprise, les partis politiques, les médias), il y aurait de fortes chances pour que l’on s’achemine vers une société plus inclusive et plus égalitaire. J’ai envie de croire que c’est possible.


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