Louis Adams

    Louis Adams Chapitre 3

Louis
 
« Y a quelqu’un ? »
 Je sursaute et mes yeux se détachent de mon écran d’ordinateur. Je reconnais la voix de Lucie et je regarde l’heure, étonné qu’elle se pointe en milieu d’après-midi, comme ça, sans prévenir.
 
« Le bip du portail déconne, fais-moi changer ça, sérieux. C’est pas comme si t’avais pas les moyens, il ronchonne avant de se laisser tomber dans le canapé, à côté de moi. Elle est déjà là Marie ou quoi ?
– Sérieusement ? Vous vous donnez rendez-vous chez moi, maintenant ?
– Oh ça va, vous vivez pas loin. Côté gauche ou côté droit, c’est un peu la même chose. Puis elle m’a dit qu’elle voulait venir te voir et je lui ai proposé de passer la récupérer ici.
– La récupérer ici ? Marie. Elle vit dans l’autre aile du manoir, tu pouvais pas juste l’attendre chez elle ? »
 
Il lève les yeux au ciel avant de loucher sur l’écran de mon ordinateur.
 
« En fait elle est encore sous la douche et comme je sais qu’il y en a pour une heure minimum, j’suis passée voir mon vieux pote en attendant, il avoue.
– C’est trop gentil à toi, je réponds en roulant des yeux.
– J’t’en prie. Comment ça va alors ? T’es rentré y a deux jours, nan ? Hey d’ailleurs. Sérieux faut faire un truc à tes gosses. Les attacher, les endormir, les mettre sous calmant, j’sais pas mais wow. Trouve un truc. Ça ne les réussit pas l’école. »
 
J’éclate de rire parce que je sais qu’elle préfèrerait ne pas avoir d’enfants à mi-temps, mais qu’elle n’a pas le choix s’il veut continuer à voir ma sœur.
 
« Nan mais tu sais ce que c’est que de les avoir pendant des semaines, non stop ?
– Louis… Ce sont mes enfants, je lui fais remarquer.
– Oui. Mais c’est ta sœur et moi qui passons le plus de temps avec eux, j’te ferais remarquer. Puis comment t’arrives à ne pas leur scotcher la bouche ? »
 
Quand il dit ça, ma mâchoire se décroche et je me réentends dire à Nola “t’as vraiment beaucoup d’imagination, ma fille” lorsqu’elle m’a rapporté que Lucie leur avait “attaché” la bouche.
 
« Bordel Lucie ! C’était vrai alors ? Tu leur as vraiment scotché la bouche ?!
– Bah ouais. Et enfermés dans le placard. Mais dans le cadre d’un cache-cache à Londonien. »
 
Je lui décroche un coup de poing dans l’épaule et elle se la frotte énergiquement en me regardant de travers. Malgré tout, j’ai envie de rire.
 
« Hey mais ça fait mal !, il grommèle.
– Ce ne sont pas des chiens, ce sont des enfants. T’es stupide ou quoi ? »
 
Il me jette un regard blasé, et j’hésite à changer de sujet car je déteste réaliser que Lucie peut prétendre connaître mes propres enfants mieux que moi, étant donné qu’elle est celui qui les gardait quand je n’étais pas là et que j’étais très souvent absent. Mais c’était avant les vacances d’été. Avant que je ne me prenne en main et que je décide d’être un meilleur père pour mes jumeaux.
 
« Écoute, Chris a mis sa vie à revenir des courses et moi… J’en pouvais plus. Alors on a fait un jeu. », il répond simplement, en se retenant certainement de me dire qu’il n’avait pas besoin de leçons de ma part pour savoir ce qu’il pouvait faire ou non. 
 
Je secoue la tête avant de fermer l’écran de mon PC. J’ai l’intention de lui proposer quelque chose à boire mais elle est plus rapide.
 
« T’étais sur Twitter ?, il dit. Je t’ai vu.
– Je regardais un truc vite fait, je réponds sur un ton neutre.
– T’es puni de Twitter. Tu le sais. T’as interdiction formelle d’y aller pour fouiller comme t’étais certainement en train de le faire.
– Je regardais juste les photos. C’est tout. Je ne veux pas que les petits se retrouvent partout sur internet. 
– Mouais… », il répond, pas super convaincu par mon argument.
 
Pour une fois que je suis vraiment en train de regarder les photos du jour et pas fouiller pour lire toutes les horreurs qu’on peut dire sur moi, je trouve son jugement injuste. Mais je l’accepte parce que je fais rarement ce que je dis que je fais. 
 
« Je vais quand même le dire à ta sœur. Demain.
– Pourquoi demain ?, je demande dans un soupir.
– Parce qu’aujourd’hui, j’ai l’intention de passer une bonne journée sans qu’elle ne regarde son portable toutes les trois minutes en se demandant si t’es pas en train de vider le bar du salon. »
 
Je me lève en soupirant et je ne réponds rien. Je suis incapable de déterminer si je suis vexé par la justesse de sa réflexion ou blessé qu’elle ose en parler devant moi, comme si c’était une blague.
 
« Quoi, c’est trop tôt pour l’évoquer ?, il demande avec désinvolture.
– J’ai failli perdre mes enfants, Lucie. On ne pourra jamais en rire.
– Ok, elle répond avec un air désolé. Mais ne va plus chercher toute la merde qu’on dit sur toi. Ça finit toujours mal. »
 
Je n’ai pas l’intention de répondre alors il va sûrement renchérir, mais on entend le Talkie Walkie grésiller. Amen. Lucie a toujours le don pour foutre les pieds dans le plat, c’est insupportable.
 
« Un, deux, un, deux. Est-ce que c’est l’heure du goûter ?, demande Nola.
– Putain mais ils sont là ?, s’étonne Lucie.
– Où tu veux qu’ils soient, espèce de débile ?, je lui demande en allant chercher le Talkie Walkie, et j’appuie sur le bouton pour pouvoir parler. C’est l’heure. En plus, y a tattie Lucie. »
 
Même pas un cri dans l’appareil, rien. Mais on entend un vacarme dingue à l’étage et Lucie me fusille du regard.
 
« Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi tu me trahis comme ça ? Tu ne m’aimes pas, c’est ça ? Tu me détestes ? », elle se plaint. 
 
J’éclate de rire et, dans la seconde, les jumeaux s’accrochent à Lucie comme des petits singes.
 
« Hey oh, c’est comme ça qu’on dit bonjour chez vous ? Bande de sauvages !
– Un tour de magie ! Un tour de magie !, piaille Thaïs comme si il ne l’avait pas vu depuis deux semaines.
– Oh mon Dieu mais t’en as une troisième !, s’exlame Lucie en apercevant Julie. À qui tu l’as volé celle-là ? C’est une fan qui t’as fait un gamin dans le dos ?
– Mais tais-toi !, je râle.
– C’est quoi un gamin dans le dos ?, demande Nola.
– Ton père t’expliquera ça plus tard, répond Lucie en balançant tour à tour mes enfants sur le canapé avant qu’ils ne lui ressautent dessus. Elle ne m’agresse pas celle-là ? C’est une enfant normale ? »
 
Je tourne la tête vers Thaïs qui est dans son coin, tout timide. il a enfilé un déguisement de Clochette et il se balance sur ses pieds, les jambes croisés.
 
« Ne va pas me la traumatiser, c’est clair ?, je dis à l’attention de Lucie avant de m’abaisser près de Marie-Rose. Est-ce que tu veux aller aux toilettes, ma petite nièce ? »
 
Quand elle hoche la tête, ses petits cheveux blonds lui tombent devant les yeux alors je les coincent derrière ses oreilles, et je me redresse.
 
« Rends-toi utile, je dis à Lucie. Sors-leur un goûter.
– Tu devrais me donner un salaire pour tout ça ! », il ronchonne.
 
Je tends une main vers Nola pour l’entraîner dans le couloir et la conduire jusqu’aux toilettes.
 
« Je t’attends ici, d’accord ?
– D’accord. », elle répond d’une petite voix.
 
Elle semble tellement fragile que j’en veux encore plus aux jumeaux de s’en être pris à moi par trois fois.
 
De là où je suis, je peux entendre Louis râler et dire à Thaïs de dégager et à Nola qu’elle est chiante. Je sais que je m’adresse à eux de la même manière, mais je réalise que ce n’est pas comme ça qu’ils se comporteront mieux à l’école. C’est normal qu’ils soient insolents puisque les exemples qu’ils ont ne sont pas les personnes les plus respectueuses qui soient – ma tante  mise à part.
 
« Madame ?, la voix fluette de Marie-Rose me ramène sur Terre et j’ouvre la porte.
– Appelle-moi, tattie, d’accord ? 
– D’accord, elle dit de sa petite voix avant de désigner son collant en laine. C’est tordu.
– Oh, oui. Attends. »
 
Je me baisse pour l’aider à remettre correctement son collant et j’en profite pour y coincer son sous-pull et remettre sa robe, puis son déguisement. Elle tend ensuite les mains au-dessus du lavabo et je l’aide à ouvrir l’eau. Je trouve étonnant qu’elle ait besoin de moi et je me demande si c’est parce qu’elle n’est pas débrouillarde, si c’est sa petite taille ou si c’est juste c’est enfants qui sont deux et qu’ils n’hésitent pas à grimper sur les meubles et se porter l’un et l’autre pour parvenir à leur fin, qui faisait la différence.
 
« Merci, tattie. », elle murmure avant de s’essuyer les mains sur la serviette près du lavabo.
 
Elle me tend la main et je la trouve tellement mignonne que je me penche pour la soulever et la porter jusqu’à la cuisine.
 
Quand on arrive dans la cuisine, ThaÏs  est debout sur le plan de travail et Nola escalade le buffet pour attraper la seule madeleine qu’il reste. C’est à ce moment précis que je réentends louis nous hurler – à Marie-Rose et moi – qu’on paierait toutes les misères qu’on lui a faites avec nos propres enfants. Evidemment, j’ai tellement fait chier ma mère dis Louis que je n’ai  eu un gamin comme moi, mais deux. En même temps.
 
« Mais vous rigolez ou quoi, là ? », je gronde.
 
Tout le monde se fige. Puis Nola mange la madeleine le temps que je dépose Marie-Rose sur une chaise et alors là, c’est le chaos total. Les jumeaux crient, sautent partout et frappent Lucie. Puis le pire-des-nia refait même surface.
 
« Louis !, je hurle en le voyant faire.
– L’enfoiré, comment ça fait mal !, dit Lucie, en me mettant encore plus hors de moi avec son insulte.
– Lucie PUTAIN !
– Annnh papa, gros mot ! », dit Nola.
 
Je crois que c’est la phrase de trop parce que je vais me mettre à pleurer de nerfs.
 
« Vous allez le payer quand vous aurez des gosses ! Je vous le jure. Thaïs, tu descends de là maintenant, je ne rigole même plus ! C’est une table, pas une aire de jeux. », je me fâche.
 
J’ai à peine eu le temps de réagir qu’il saute dans les airs, sur moi, et je le rattrape au vol.
 
« Mais t’es malade ou quoi ?, je tonne.
– Je vole !, il réplique.
– Ma main va voler sur tes fesses, tu vas voir ce que ça fait. »
 
Ça calme même Nola qui demande à Lucie de l’aider à descendre.
 
« Bon sang mais vous n’avez pas honte d’agir comme ça ? On dirait des échappés de l’asile !
– C’est quoi un lasile ?, m’interroge Nola.
– C’est là où ton père a failli finir quand vous êtes nés. »
 
Je sais qu’il ne fait pas vraiment référence à ce qu’il s’est passé cet été, je sais qu’il est juste en train de continuer la conversation pour leur expliquer qu’ils me rendent chèvre, maintenant, mais c’est trop tard, je suis blessée. Je vois dans ses yeux qu’il se rend compte de ce qu’il vient de dire et ça le calme instantanément. Je prends sur moi mais j’ai la gorge serrée. Je suis fatiguée et personne ne m’aide.
 
« Calmez-vous sinon Marie-Rose n’aura plus envie de venir. Vous vous comportez comme des singes, je soupire.
– C’est un peu la honte ?, demande Marie sans que je ne sache d’où il sort une expression comme celle-là.
– Un peu, oui, je soupire. Je ne veux plus que tu mordes les gens, Thaïs. C’est clair ? Personne, les enfants, les adultes, les animaux… Personne. Tenez-vous correctement sinon, vous ne goûterez pas, je menace.
– Nola elle a mangé la dernière madeleine, murmure Marie-Rose en allant s’asseoir, la mine boudeuse.
– Est-ce que tu vas en mourir ?, je demande, légèrement agacé qu’elle trouve encore quelque chose à répondre.
– Non.
– Alors on est sauvés. »
 
Je soupire avant de sortir tout ce que j’ai comme goûter des placards et je me tourne vers Marie-Rose qui est silencieuse et toute sage – et certainement brusquée par tous ces hurlements. Je me demande s’ils sont comme ça en classe, si je n’ai pas raté quelque chose dans leur ‘éducation que je tente de leur inculquer.
 
« Ça va ? », je lui demande tout de même.
 
Elle hoche la tête avec un petit sourire, pas contrariante pour un sou. 
 
« Tu veux quelque chose ? »
 
Elle tend une main tremblotante vers un paquet de gâteaux que j’ai ouvert et elle se sert avant que les jumeaux ne se jettent dessus. Je leur sers à boire à tout le monde et je vais m’asseoir à mon tour.
 
« Lucie…, commence Louis.
– C’est bon. J’ai pas envie d’en discuter, mais n’insulte plus mes enfants, c’est clair ?
– Désolé d’avoir dit ça. À propos de l’asile, il tente tout de même.
– C’est bon, Lucie, je soupire. Je t’ai dit que je ne voulais pas en discuter. »
 
La fin du goûter se passe dans le plus grand des silences et l’ambiance est si étouffante que je suis mal à l’aise. Mais heureusement, ma sœur arrive.
 
Nola fond sur elle et il fait mine de la prendre dans ses bras, de l’embrasser, mais je sais qu’elle est en train de lui chuchoter ce qu’il s’est passé. Elle lui jette un regard noir et elle vient s’installer à côté de moi.
 
« Salut tata, dit timidement Nola.
– Pas la peine de me dire salut, hein. Je sais déjà tout ce que vous avez fait, bande de sales gosses, elle répond avec un petit sourire en coin.
– thaïs c’est un rapporteur, ronchonne Louis, mais Marie n’a pas envie de rire, il me semble.
– C’est à moi que tu parles, Marie ? C’est à moi que tu dis ça ? »
 
Le ton de ma sœur est ferme, aucun ne bronche. Je suis soulagé même si ça me fait mal de prendre conscience qu’entre ma sœur et moi, je suis celui qui a le moins d’autorité sur mes propres enfants.
 
« Je vous ai déjà expliqué que les adultes ne sont pas vos copains, c’est clair ?, elle gronde.
– Oui tata, Oui Maman ils répondent d’une même voix.
– Vous avez intérêt à vous excusez auprès de Lucie, papa et surtout de votre invi—oh mon Dieu, Marie-Rose. »
 
Je mets un coup de coude à Louis qui n’a visiblement pas su masquer sa surprise. Elle se tourne vers moi avec de grands yeux, l’air de dire “t’es taré ou quoi ?” mais je hausse les épaules.
 
« Bonjour, madame, murmure Nola.
– Bonjour mademoiselle. Tu peux m’appeler Tattie Marie, elle précise avec un grand sourire. Tu aime la nouvelle coupe de cheveux, de Marie-Rose ! Ça lui va  bien. ! »
 
Nola affiche un large sourire, toute fière.
 
« Merci beaucoup.
– C’est parce que Moi et Thais ont lui a mis de la colle dans les cheveux, rapporte Nola.
– Non, c’est toi !
– Non, c’est faux !
– Si, c’est vrai !
– Non, c’est faux ! »
 
 Je donne un coup sur la table et ils cessent immédiatement de se chamailler.
 
« Pardon tout le monde, reprend Thais.
– Oui, pardon tout le monde. On va être sages. », renchérit Nola.
 
J’ai entendu cette phrase tellement de fois qu’elle n’a plus de sens, mais au moins, on aura du répit pendant quelques heures.
 
« On retourne jouer! dis Thais?
– Ouais !! Allez viens Marie-Rose, on va te montrer notre cabane secrète ! »
 
Les jumeaux quittent de table à toute allure et ils foncent vers les escaliers comme des malades. Mais Marie-Rose reste là, assise les bras croisés.
 
« Qu’est-ce qu’il y a ma puce, ça ne va pas ?, je lui demande.
– Est-ce que je peux sortir de table moi aussi ? », elle demande timidement.
 
Je me prends une telle gifle que j’ai envie de pleurer. Comment est-ce qu’on peut-être aussi bien élevé ? COMMENT ?
 
« Bah… Marie-Rose?, fait Marie en pointant de nouveau le bout de son nez.
– Bien sûr que tu peux y aller. », je réponds avec un sourire qui se veut rassurant.
 
Marie-Rose descend de sa chaise et, sans trop courir, elle rejoint les jumeaux qui lui prend la main. Elles disparaissent toutes les trois et je me laisse tomber sur la table en enfouissant ma tête entre mes bras. Je sens la main compatissante de ma tante dans mon dos et ça me donne encore plus envie de pleurer.
 
« C’est bon. Vous pouvez y aller, je marmonne entre mes bras.
– Merci. », lâche Lucie avec enthousiasme.
 
J’entends ma tante lui jeter un paquet de gâteaux vide en lui murmurant un truc comme “pauvre con”.
 
« C’est bon, Lucie. Je vais survivre, je lui assure.
– Je sais. Mais tu peux me les confier quand tu veux, t’as juste à passer une porte, elle dit alors que je relève la tête.
– Je suis là depuis deux jours, Louis’. Deux jours. Tu crois vraiment qu’ils vont bien le prendre si je te les amène tout de suite alors que je ne les ai pas vus pendant des semaines ? Puis ils m’ont manqué. J’ai envie de les avoir tout le temps avec moi, j’avoue.
– Mais t’es fatigué à cause du décalage horaire et c’est pas comme s’ils étaient reposants, elle insiste.
– Ce sont des enfants. C’est normal qu’ils soient turbulents.
– Bah quand je vois la copine qu’ils ont ramenée bordel, moi je me poserais des questions. », dit Lucie.
 
Sans un mot, je me lève et je vais m’enfermer dans la salle de bain la plus proche pour ne pas me mettre à crier comme un cinglé. J’entends Louis l’insulter et prendre ma défense point par point, comme toujours. J’entends Lucie se servir de son manque de tact incontrôlable pour se couvrir, mais Marie conlcut qu’il est vraiment trop con. Deux fois en moins de dix minutes qu’elle l’insulte : j’ai l’air à bout à ce point-là ? En si peu de temps ? Quelqu’un vient frapper à la porte pendant que je me passe de l’eau sur le visage.
 
« Désolé, soupire Lucie. Sérieux, c’est juste parce que la petite est élevée par un Gendarme. Elle est là la différence. Mais je suis sûr que si on monte dans la chambre maintenant, elle est en train de courir partout comme une fofolle. »
 
J’ouvre la porte et je passe devant lui en l’ignorant complètement.
 
« Allez-y, ça se passe très bien quand ils jouent, alors c’est bon, j’assure à ma sœur qui me scrute en silence. Allez, vas-y, je te jure que ça va. »
 
Je n’ai même pas entendu Lucie revenir et à l’instant où je vais me répéter, l’interphone sonne. Je regarde l’heure et il est presque une demi-heure trop tôt.
 
« Merde, c’est le père de la petite  Chloé !, je panique, sans savoir pourquoi.
– Le flic ? Oh mon Dieu, cache la coke ! », lâche Lucie? en même temps Lucie pourquoi tu as quitté mon frère que tu sais bien que tu as des enfants avec lui et tu la quitté  pour sortir avec un Gendarme t’es Folle Vraiment Folle, Mes bon vous avez aussi une fille ensemble alors je vais rien dire avant de me faire Psy-canaliser 
 
Je plisse les yeux tout en le jugeant sévèrement.
 
« Tu vois, c’est à cause de phrases comme celles-ci que mes enfants risquent de m’être enlevé, espèce de stupide.
– Ils ne sont même pas là !, il se défend.
– Et c’est même pas le Gendarme, je dis en leur faisant signe de se taire le temps que je décroche l’interphone. Oui ?, je demande.
– C’est le papa de Chloé.
– Je vous ouvre ! »
 
J’appuie sur le bouton avant de raccrocher ; Lucie me fixe avec un sourire en coin que je n’aime que moyennement.
 
« il es bisexuelle , nan ?
– Ouais.
– Tu pourrais te le serrer celui-là ? J’veux dire physiquement. Il est comment ? Il t’attire ou quoi ? » Non
 
Je lui fais un bon gros doigt d’honneur avant que Lucie n’intervienne.
 
« Bon, on va y aller. Je ne suis pas sûre que me voir lui rappelle de bons souvenirs.
– Putain mais oui ! Il étais le pédés de l’école !, il s’exclame avec un faux ton dramatique. Mais tu pactises avec l’ennemi, Nicola ? Tes déviances sexuelles ne te réussissent pas, cher ami !
– Mais Lucie, putain ! Je ne suis pas déviant sexuellement !, je me défends.
– Dis ça au Seigneur. Il te voit là-haut. Tout ça c’est entre lui et toi, tu sais. Et si tu n’ouvre pas les portes du paradis aux gays c’est parce qu’ils ont trop ouverts leur propre porte avant, il ajoute avec un faux air angélique placardé sur le visage.
– J’suis pas gay. C’est arrivé une fois. Une fois. Et j’étais complètement…, je m’interromps en entendant frapper à la porte. Un mot Lucie, un mot de travers et je raconte à Ton Marie toutes tes déviances sexuelles, je menace.
– Quoi ? De quoi tu parles ? », elle demande, soudainement intéressée.
 
Mais j’ouvre la porte alors ils font comme s’ils étaient des personnes tout à fait normales.
 
« Entrez, je dis avec un sourire.
– Oh… Vous avez du monde ?, s’inquiète Louis. Je suis désolé, je suis un peu en avance mais je…
– On partait, coupe Marie. Pas de problème. »
 
Lucie me fait un clin d’œil dans le dos de Louis avant de mimer quelque chose avec sa langue qui lui vaut une tapette de la part de ma sœur.
 
« Espèce de débile mental !, elle dit avant de se tourner vers Louis, qui semble complètement dépassé par la situation. J’espère vous revoir ici plutôt que dans le bureau du Gendarme elle ajoute en tendant une main que Marie serre chaleureusement.
– Moi aussi, elle répond.
– A demain, Marie. Et si t’as besoin, n’appelle pas. », souffle Louis.
 
Je lève les yeux au ciel et Marie vient déposer un baiser sur ma joue avant de sortir définitivement, main dans la main avec son débile de mec. Le calme revient et j’essaie de reprendre mes esprits avant de sourire à Louis, un peu mal à l’aise de me retrouver seul avec lui.
 
« Ils sont encore en train de jouer, j’explique. On vient de finir de goûter, alors…
– Je suis venu un peu plus tôt, je sais. Je laisse rarement ma fille et comme ma femme passe la journée avec ta Sœur, je tournais en rond. C’est stupide, il bafouille, les yeux rivés sur un point derrière ma tête.
– Oh, non, non, ne vous inquiétez pas ! Pas de problème, je le rassure avec un sourire sincère. Vous voulez boire quelque chose ? Je n’ai pas d’alcool ici mais…
– Un verre d’eau m’ira très bien, il me coupe. Merci. »
 
J’acquiesce avant de l’inviter à s’asseoir et je vais lui chercher son verre d’eau. Je n’ai plus l’habitude de recevoir des gens autre que ma sœur et l’autre débile mental que je ne suis pas certain de savoir quoi lui dire.
 
« Voilà. »
 
Je pose son verre d’eau en face de lui et il me remercie pendant que je m’installe aussi.
 
« Tout se passe bien ?, il demande, sans être capable de masquer son inquiétude.
– Oui, ils s’amusent bien. Y a de l’espace. Vous voulez la récupérer peut-être ? Je peux leur dire de descendre ?
– Oh non, non. Enfin… Sauf si vous avez quelque chose à faire ou…, il n’achève pas sa phrase et il se mord la lèvre en rougissant presque. Je n’aurais pas dû venir si tôt, je suis désolé.
– Non. Ce n’est rien. Je comprends. Enfin… en me basant sur ce que j’ai vu de Lucie. Moi je n’ai pas peur de laisser mes enfants étant donné que je sais exactement comment ça va finir, je ris faussement.
– C’est difficile des jumeaux, non ? et toi une fille?
– Hum… oui. ?

C’est bien pour certaines choses, mais c’est très épuisant. Au début c’était compliqué pour leur donner à manger, puis ensuite quand ils ont commencé à marcher, quand ils ont su monter et descendre les marches, les bêtises, s’inventer un langage pour qu’on ne comprenne rien… Tout plein de trucs, en fait. Puis ça ne se calme pas en grandissant, au contraire.
– Oh… »
 
Il semble tellement désolé que je m’en veux d’avoir dit ça.
 
« Mais ils sont adorables, hein, je me rattrape. C’est juste qu’ils débordent d’énergie.
– Ce n’est pas trop dur avec… votre métier ? », il questionne.
 
La plupart des gens m’interroge sur ma vie de sorte à satisfaire une curiosité malsaine, mais je sens que c’est différent chez lui et ça me plaît beaucoup. mes je dois me faire a l’idée que je ne peux pas faire sa à ma famille?
 
« Ça aurait dû être plus simple, je reconnais. Mais ça ne l’est pas. Ma sœur m’aide beaucoup. »
 
Il hoche la tête et je crois qu’il comprend que je n’ai pas envie d’en parler parce qu’il ne poursuit pas la conversation.
 
« Je ne vais pas vous déranger plus longtemps, il dit en se levant. Nous inviterons les jumeaux à notre tour.
– NON !, je m’écris malgré moi avant de me racler la gorge. Enfin, non. Ils sont vraiment… turbulents. Ne vous sentez pas obligé de faire ça.
– Je suis sûr que ça ira. », il sourit, confiant.
 
Mais je note dans un coin de ma tête de toujours décliner ses invitations. Toujours. Même dans un moment de faiblesse. Toujours, toujours, toujours. Je m’empare du Talkie walkie et j’appuie sur le bouton.
 
« Le papa de Chloé s’en vas, vous descendez ?, j’annonce.
– Oh noooooon !! On s’amusait trop bien !, râle Thaïs après quelques secondes.
– Maintenant, Ach’.
– Ok. », il soupire.
 
Le sourire amusé du père de Chloé ne m’échappe pas et je me permets de lui souffler un “mission accomplie”. Il hoche la tête et dans la minute qui suit, les enfants déboulent. Les jumeaux font clairement la tête et même si Nola boude un peu, son visage s’illumine quand elle voit le père de Chloé. Elle court vers lui et il la serre dans ses bras comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis des mois.
 
« Alors ? tu vas bien ?, il demande avec entrain.
– Super chouette !, elle répond.
 
Il s’approche de Thaïs pour poser une main sur son épaule ; je trouve ça vraiment mignon.
 
« Tu peux le garder celui-là. C’est un cadeau. »
 
Thaïs regarde son père, son père me regarde, je regarde Thaïs et Nola lève un pouce dans ma direction.
 
« Garde-le, j’insiste.
– Merci. », elle  dit timidement.
 
Louis récupère son manteau sur le canapé et il l’aide à l’enfiler par-dessus son nouveau déguisement.
 
« Merci pour tout, dit Louis avant de prendre sa fille dans ses bras. À lundi les enfants ! »
 
« Merci, il répète.
– C’était un vrai plaisir de l’avoir, je lui assure tout en allant ouvrir la porte.
– A une prochaine fois. », il dit en sortant.
 
Je referme la porte et mes deux monstres viennent se coller à moi. Je devrais leur dire qu’ils ne se sont pas bien tenus et que je ne suis pas content, mais je n’y parviens pas. Je me baisse pour leur faire un câlin énorme et ils m’assassinent à coup de bisous et de je t’aime.
 
Je suis tellement faible que je vais même leur chercher McDo pour dîner.

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Le côté désintéressé de la force : Les femmes au cœur de la vérité

L’opinion la plus commune veut que nous agissions toujours pour satisfaire un intérêt particulier. Ce serait donc, en un sens, l’égoïsme qui nous déterminerait à agir. La rubrique des « faits divers » ne confirme-t-elle pas d’ailleurs cette première impression, qui décline dans les plus hautes sphères de l’État, politiques, administratives et financières, et à travers les plus attristants scandales, sempiternellement le même fléau, celui, bien sûr, de la corruption ?

Le côté désintéressé de la force : Les femmes au cœur de l'innovation
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C’est dire comme jusque dans nos actions prétendument les plus désintéressées plane le plus inquiétant soupçon touchant leur rectitude morale. Pourtant, s’il est clair que nous serions bien naïfs de croire les hommes toujours sincères en leur aveu de vertu, faut-il pour autant renoncer à penser, premièrement la nature propre de l’action morale, et deuxièmement la possibilité d’une telle action ? Les hommes sont-ils absolument incapables de sacrifice, d’abnégation, de charité librement consentie ?

Que penser, alors, des héros, des martyrs et des saints ? Ne sont-ils que des imposteurs et des prestidigitateurs tentant vainement de maquiller leurs désirs, condamnés à agir encore et toujours par intérêt ? Mais dans ce cas, comment expliquer qu’ils aient pu délibérément choisir de se perdre ? Il y a là un problème qui mérite toute notre attention, et qui nous amènera pour ainsi dire à jouer Mandeville et Smith – et dans leur sillage Bentham – contre Kant. D’un côté donc la passion et son utilité sociale, l’égoïsme, que Luther déjà inscrivit au cœur de la réalité humaine, et de l’autre la vertu, le désintéressement et l’hypothétique force de l’idée du devoir vers quoi tend ce qui seul semble pouvoir la fonder, à savoir l’idée d’une force de l’idée [1]

La vérité est une valeur honorée dans nos sociétés. Depuis que nous sommes enfants, la communauté nous répète qu’il faut dire la vérité. Mais pourquoi la vérité est-elle toujours demandée et recherchée? Le terme de vérité est un terme difficile à appréhender, son sens fluctuant dans l’histoire de la philosophie.

Une recherche de la vérité doit donc s’accompagner d’une réflexion critique, ce que la philosophie permet de faire.
Si il y a toujours des passions qui sous-tendent la recherche de la vérité, il est néanmoins nécessaire de les maîtriser et d’en prendre conscience.

Psychologies : Qu’est-ce qui vous a conduites, l’une et l’autre, à interroger la force des femmes ?

Sophie Cadalen : On a beau considérer l’égalité des sexes comme un acquis indiscutable, femme et pouvoir continuent d’être des termes antinomiques. Celles qui l’exercent sont accusées d’être « phalliques », comme si cette autorité appartenait nécessairement aux hommes. Dans ma pratique, je suis frappée de voir combien les femmes, toutes générations confondues, continuent de se heurter à des représentations du féminin qui les ligotent, les plongent dans des questionnements qui peuvent paraître dérisoires, mais qui sont terribles : est-ce que je peux coucher avec cet homme ? Est-ce que je peux laisser mes enfants, prendre du temps pour moi, gagner plus que mon conjoint ?… La psychanalyse est une entreprise de libération. On se cogne fatalement aux images et lieux communs qui freinent notre émancipation. À mon sens, la vraie puissance, celle qui nous rend charismatiques, motivés et motivants, c’est d’oser nos désirs profonds indépendamment de ce que nous croyons devoir être en tant que femme ou homme.

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Valérie Colin-Simard : Cette question de la puissance du féminin, je l’ai rencontrée dans mon propre parcours. Elle s’est posée à ma mère et à ma grand-mère avant moi. Ma grand-mère était non seulement licenciée ès sciences, mais aussi l’assistante de Marie Curie. Lorsqu’elle s’est mariée, mon grand-père l’a obligée à s’arrêter de travailler. À l’inverse, c’est ma mère qui pourvoyait à nos besoins, car mon père avait eu un accident cérébral. Elle m’a élevée dans l’idée qu’il fallait être indépendante financièrement, réussir professionnellement, serrer les dents. Elle était passée du côté des hommes, et je me souviens qu’elle regardait avec la plus grande condescendance ses amies femmes au foyer. Elle m’a ainsi transmis son mépris de ce qui, en moi, ressemblait de près ou de loin à une femme. Dans un premier temps, j’ai suivi le même chemin. Aujourd’hui, dans mon cabinet, je suis sidérée de voir le nombre de femmes qui, même brillantes professionnellement, s’accordent peu de valeur.

Comme moi autrefois, elles ont intériorisé les seules valeurs masculines de performance, de rationalité, de rentabilité, d’efficacité… et trouvent dévalorisantes celles que l’on associe au féminin. Par exemple, elles se coupent de ce qu’elles ressentent. Pour beaucoup d’entre elles, seul compte l’intellect. Des mots comme douceur ou vulnérabilité sont presque devenus des insultes. Et pourtant, exprimer ce que nous ressentons nous donne de la puissance. Nous ne le savons pas assez. Nous sommes tous à la fois puissants et vulnérables, homme et femme. Et notre force naît de l’acceptation de cette réalité.

S.C. : Ce malaise que vous décrivez, entre ce qu’elles s’efforcent d’être dans leur vie sociale et ce qu’elles sont dans leur intimité, ne me semble pas être l’apanage des femmes. Il est aussi le lot de beaucoup d’hommes qui ne se satisfont pas de la combativité, la dureté, l’investissement qu’on leur demande dans le contexte économique qui est le nôtre. De manière générale, il touche ceux qui sont aux prises avec un « devoir-être » homme ou femme dans lequel ils ne se reconnaissent pas.

V.C.-S. : Je suis d’accord, les hommes aussi peuvent se sentir coupés du féminin. Mais ils commencent à se réconcilier avec leurs émotions. De plus en plus, ils osent se montrer vulnérables. Les femmes, beaucoup moins. Elles mettent un point d’honneur à ne dépendre de personne. Certaines de mes patientes cherchent refuge dans la nourriture, seul soutien qu’elles s’accordent, et deviennent boulimiques. D’autres portent à bout de bras carrière et vie de famille sans s’autoriser à demander de l’aide à leur mari ou à leur entourage. Dans mon livre, j’invite les femmes à oser s’appuyer sur leurs vulnérabilités et à en découvrir la puissance.

Ce qui vous gêne, Sophie Cadalen, n’est-ce pas d’associer les qualités dont nous parlons à des pôles masculin ou féminin ?

S.C. : Je reconnais que nous sommes dans la dualité et l’ambivalence, tantôt forts ou faibles, dans la rationalité ou dans l’émotion. Freud préférait parler d’« actif » et de « passif » que de masculin ou de féminin, termes qui pouvaient prêter à confusion. Ce qui me dérange dans le fait de mettre la dureté, la force, la rationalité du côté des hommes, et l’intuition, la tendresse ou l’abandon du côté des femmes, c’est qu’on laisse croire à des « natures », masculine et féminine, fondées sur des différences physiques. Je préfère l’image chinoise du yin et du yang, symbolisant ces énergies complémentaires qui nous traversent dans un tourbillon propre à chacun.

V.C.-S. : Mais ces valeurs nous sont précieuses, elles sont une grille de lecture du monde et de nous-mêmes ! Parmi mes patientes, une chef d’entreprise ne comprenait pas pourquoi ses ordres n’étaient pas exécutés. Le jour où elle a osé dire : « Je suis inquiète pour la survie de l’entreprise, j’y ai pensé toute la nuit et j’ai vraiment besoin de votre soutien », ses employés se sont mis à coopérer. Savoir s’appuyer sur son féminin nous donne de la puissance. C’est aussi vrai pour les hommes. Notre nature profonde à tous, c’est d’être homme et femme à la fois. Il est urgent de retrouver l’équilibre entre ces deux facettes de notre être. Je parle évidemment du masculin et du féminin comme de principes, en aucun cas de dispositions naturelles.

S.C. : Pourquoi alors employer ces termes ? Ils entretiennent une forme de conditionnement. J’entendais ce matin à la radio un bout d’émission où il était question d’écologie. L’un des invités affirmait que la terre était le combat des femmes parce qu’elle était la mère matrice, ajoutant d’un ton faussement repentant : « Laissons la politique et l’économie aux hommes, elles ont bien mieux à faire. » Mais qui est cet homme pour me dire que je dois m’occuper de la terre, et laisser les entreprises aux hommes ? Ce type de discours est la conséquence logique des distinctions que vous faites.

On a beaucoup reproché à Margaret Thatcher de se montrer plus impitoyable qu’un homme, ou à Ségolène Royal de mettre en avant son identité de mère. Le pouvoir se conjugue-t-il différemment selon qu’il est masculin ou féminin ?

V.C.-S. : Le féminin n’est pas le seul apanage des femmes. Je me souviens du débat télévisé qui a opposé Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy entre les deux tours de la présidentielle. Avant de commencer, Patrick Poivre d’Arvor leur avait demandé comment ils se sentaient. Ségolène Royal a répondu d’un air pincé : « Très bien, très fière d’être ici, très heureuse, merci ! » Nicolas Sarkozy, lui, a osé développer ce qu’il ressentait, et cela lui a donné plus de présence. Il s’est appuyé sur son féminin.

S.C. : La féminité des femmes de pouvoir est sans cesse questionnée. Elle n’est jamais à la bonne place. Dans un magazine américain, il a été reproché à Hillary Clinton d’avoir
versé une larme en public. Elle aurait usé de son féminin de façon déloyale, comme on le reproche aussi à Rama Yade. Qu’elles en usent trop ou pas assez, le charme des femmes de pouvoir pose toujours problème. Celui de Barak Obama, lui, est reconnu comme une qualité supplémentaire. De leur côté, elles essuient des insultes d’une rare violence. Celles qui s’en sortent le mieux sont celles qui les laissent glisser pour revenir à leurs convictions politiques. Ségolène Royal a fait l’erreur d’entrer dans le jeu de la justification, d’en appeler à son ventre quand ce n’était pas le propos. Pas étonnant qu’on lui ait renvoyé cette question déplacée : « Qui va s’occuper des enfants ? »

On a récemment parlé d’affrontements en banlieue impliquant des gangs de filles, pour pointer le fait qu’elles deviennent aussi violentes que les garçons. Les filles justifient leur agressivité en avançant qu’il manque des figures positives. En gros, elles refusent d’incarner une féminité dominée.

V.C.-S. : La femme a été libérée dans la société, pas dans l’intimité. Nos grilles de lecture du féminin n’ont pas changé, nous les avons héritées de l’idéologie patriarcale : la maman et la putain. Ces carcans ne sont pas nouveaux.

N’avez-vous pas le sentiment qu’en associant le féminin à la douceur vous ne pouvez qu’agacer celles qui ne veulent pas être résumées à ça ?

V.C.-S. : Je ne dis pas aux femmes d’être seulement dans la douceur ! Je leur dis qu’elles ont le droit d’être fermes et douces à la fois. Je les invite à ne plus jouer le seul jeu des valeurs masculines et aussi à oser se réapproprier des valeurs du féminin telles que l’émotion, le lien, oser prendre le temps…

S.C. : Mais qui décide de ce qui est masculin ou féminin ? Sur quoi vous fondez-vous ?

V.C.-S. : Ces notions sont présentes et définies dans toutes les traditions spirituelles ou presque. Un livre, Le Sexe des âmes(1) de Charles Mopsik, montre ainsi la place des principes féminin et masculin dans le Talmud et la Kabbale. Dans le christianisme, les évangiles apocryphes nomment également le féminin et le masculin. Dans mon livre, j’ai voulu mettre ces concepts spirituels au service de la psychologie

S.C. : Les références à la religion nous mènent sur une pente glissante. Elles renvoient à des figures qui sont, pour moi, le prolongement fantasmatique des parents tout-puissants. Or, à mon sens, grandir, devenir adulte, élaborer sa propre masculinité ou féminité et trouver sa force supposent de pouvoir s’émanciper de ces imagos de père et de mère, dont on ne s’affranchit jamais complètement, mais qu’il faut pouvoir questionner pour être dans son propre désir.

1. Le Sexe des âmes de Charles Mopsik (Éditions de l’Éclat, 2003).

Ce qui est intéressant, c’est de comprendre pourquoi on continue de s’accrocher à ces images…

S.C. : Parce qu’elles donnent aux hommes et aux femmes un pouvoir auquel ils ne veulent pas renoncer. Celui, pour les premiers, de maintenir leur position de force dans la société et sur les femmes; celui, pour les secondes, de garder la mainmise sur le foyer et les enfants. Cet attachement est inconscient et n’empêche pas de s’élever en toute bonne foi contre la discrimination faite aux femmes. La psychanalyse nomme « phallus » cette puissance autour de laquelle nous construisons nos identités. C’est un symbole, celui du désir en érection. Ces phallus sont nombreux, chaque sexe brandit les siens : l’argent, la grosse voiture, la maternité, ou cette fameuse intuition féminine…

Mais, que la voiture explose, que l’intuition échoue, que la beauté se fane, et cette prétendue supériorité fond comme neige au soleil. La véritable force, celle que chaque individu, quel que soit son sexe, peut trouver, est celle qui n’est pas dupe de ces phallus, qui sait s’en servir sans s’identifier à eux, et qui s’appuie sur ses désirs singuliers. Dès lors, une femme sera puissante, qu’elle choisisse de planter des salades ou d’être entretenue par un homme. Sa force ne sera ni masculine ni féminine, elle sera celle de son désir.

V.C.-S. : Pour moi, si nous continuons de nous accrocher à ces images, c’est parce
que nous en avons besoin. Elles véhiculent un certain nombre de valeurs qui sont les
lunettes à travers lesquelles nous regardons le monde. Ces lunettes, nous avons aujourd’hui la liberté de les changer. Je voulais au départ intituler mon livre « Dieu est aussi une femme ». C’est écrit noir sur blanc dans la Bible : « Dieu a fait l’homme à Son image, homme et femme, Il le créa ». Il est donc, aussi, une femme. Et ce n’est jamais dit. Cela signifie que les valeurs du féminin sont en réalité aussi importantes que celles du masculin. Oser le féminin, c’est oser être soi.

Crédit photo : Diana ABDOU Éditrice En Chef Web | Diana Unlimited
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